Chambre D'echos

  • Les ancêtres d'Ulysse

    Adam Biro

    « Quand j'ai écrit ce livre, Ulysse, mon petit-fils à qui je m'adresse avait 2 ans. Aujourd'hui il en a 17. Si le monde a changé, le passé, celui de ma famille et celui de l'Europe Centrale, reste identique : douloureux, tragique. C'est ce passé là que je voulais raconter dans ce livre, roman vrai oscillant entre dérision et émotion, désespoir optimiste et joie de vivre pleine de larmes, entre Est et Ouest, entre un monde disparu et un présent incertain. Mais Ulysse - et le lecteur - pourront deviner à travers les portraits des membres de ma famille qui ont vécu et souffert dans une Europe bouleversée puis détruite par deux guerres et écrasée par des dictatures, une enfance émerveillée... la mienne. »

  • Le peintre et homme d'affaires Andor Berki remémore dans ce recueil de nouvelles avec sa modestie proverbiale les célébrités qu'il a rencontrées et qui l'ont marqué, façonné : Rembrandt, Vermeer, Monet, Atatürk, Charlot, Doris Day, le Membre ou Dieu.
    Au passage, il raconte comment il a amassé son immense fortune et l'usage qu'il en a fait.
    Et la fin du volume reprend l'étude sémio-linguistique du début : comment se rendre à Tours, à Romorantin ou dans le Vercors en dépit de l'obstruction de l'invisible préposée numérique assise dans le répondeur de la SNCF qui ne comprend pas les r tels qu'on les roule en Hongrie.

    "Une grande pièce, deux toiles. Sur le mur de droite, un autoportrait de Rembrandt. L'un des plus beaux. Rembrandt vieux. Il ne se faisait pas de cadeau. Bien au contraire. Regardez comme je suis vieux et laid. Mes yeux, tristes, pétillent d'intelligence. J'ai compris toute la misère du monde. D'ailleurs, j'y ai participé largement. Les femmes, l'argent, la renommée, la gloire. Notre place dans ce monde. J'ai compris tout cela, et malgré cette compréhension, je n'ai pas été à la hauteur, je n'ai pas été différent de vous. Que d'erreurs. Je n'ai pas pu, ou pas voulu, résister. Aux femmes, à l'argent. À l'attrait de la renommée. À la grossièreté de la réussite, à sa vulgarité. Même moi. [.] - Assieds-toi, m'a dit Rembrandt.
    J'ai demandé la permission de prendre un fauteuil. En face de la peinture. En face du peintre. M. de Lesenseigne a discrètement quitté la pièce. J'ai ramassé mon courage au creux de mon estomac.
    - Vos Trois arbres. Maître. Tout y est. Moi aussi, j'aimerais, comme vous. L'art, votre technique, le travail des mains, des yeux et aussi du coeur, le savoir-faire, taille et contre-taille, le talent, et aussi le sujet, la vie des gens, le pêcheur, l'arrière-pays, et l'amour, les amants cachés dans le feuillage, le ciel au-dessus. Et l'Au-delà. [.] Vous êtes le philosophe assis dans le noir sous l'escalier en colimaçon et vous êtes aussi le tout petit peintre devant l'énorme chevalet. Je ne sais pas comment vous dire. J'aimerais, oh j'aimerais tellement, moi aussi. Moi aussi, je suis un petit peintre devant l'immensité de l'art. Que dois-je faire ? ai-je demandé.
    - Ce que tu veux. Cela n'a pas d'importance. Seul le geste compte. Et le désir.
    Nous nous regardâmes longtemps, moi et Rembrandt van Rijn. Je luttais contre les larmes.
    Il me dit :
    - Andor, la réalité est décevante. Et la vie n'a aucun sens. Peins."

  • Le temps d'un voyage, sur les traces d'un passé balayé par l'histoire, Adam Biro et sa femme Karin tiennent un journal à deux voix. Ils nous content une plongée dans l'histoire de Königsberg devenue l'enclave russe de Kaliningrad. Lui écrit en français, elle en allemand, sa langue maternelle, dont le texte est traduit. Les deux textes sont imprimés tête-bêche en un seul volume.

    "Nous sommes au bord de la Gilge, de la Matrosovska. Un jardin devait dans le temps entourer l'église. À présent, la mauvaise herbe recouvre tout. Un paysan russe se précipite et nous explique, menaçant (pourquoi ?), qu'il a tout nettoyé ici avec ses mains nues - il nous les montre ; on devine quelques noms allemands sur des tombes à moitié enfouies sous la terre et cachées par la ronce. Des dates sont lisibles, XIXe siècle. Que fais-je ici, dans ce cimetière, moi, Juif hongrois, minuscule survivant miraculé de la grande tuerie que les fils et petits-fils de ces luthériens allemands ont organisée ? Dans ce cimetière où tout m'est étranger et tout m'est hostile ? Est-ce vrai ? Je suis le mari, l'amant, l'amoureux de cette Prussienne dont les ancêtres sont couchés ici. Et cela me suffit, parce que c'est cela, l'essentiel." (Extrait du texte d'Adam Biro) "Tilsit / Sovietsk, 2005, archives de l'ancien lycée allemand. Derrière la porte, des piles de livres, des albums remplis de lettres, d'articles sur les jubilés, de rencontres entre anciens, de fêtes de classe, de photos des bacheliers de 1922-1924. Beaucoup de bibelots, d'objets de la vie quotidienne, simples témoins muets. Je feuillette, le coeur serré, la liste des noms et l'album des bacheliers des années 1922 à 1924. Dix à douze candidats, guère plus. Photos individuelles et photos de groupe, chacun portant la casquette typique du lycée, je les regarde une par une, lentement, mes yeux s'attardent, mes doigts suivent, caressent les contours... (Mon père aussi, je m'en souviens, portait cette casquette sur un cliché que nous avions à la maison, fixant l'objectif, si sérieux, si fier aussi.) Mon père ne se trouve pas parmi les lauréats photographiés. Il manque. Il me manque." (Extrait du texte de Karin Biro-Thierbach)

  • Budapest, New York, Genève... Au fil des textes, d'un lieu, d'une date àl'autre, apparaît un personnage inlassable, à la fois optimiste et désabusé, tantôt acteur, tantôt témoin d'un quotidien émouvant, tragique, dérisoire.

    "Tous les ministres de l'intérieur devraient, obligatoirement et de par la loi, faire un stage de réfugié (politique, économique, ethnique, religieux, peu importe) sans argent et sans papiers, mais surtout sans papiers, ou alors avec des papiers maladroitement falsifiés, dans un pays étranger avant de prendre possession de leur portefeuille, de leur fauteuil, de leur chaise roulante, de leur chaise à bascule, de leur chaise à porteurs, de leur chaise percée, de leur chaise électrique, de leur Père-Lachaise, de leurs sbires, de leurs prérogatives, prébendes, avantages en nature et contre nature, du pouvoir ! oh, du pouvoir ! Ce stage coercitif et parfaitement antidémocratique pourrait aussi être imposé aux policiers, en tenue, en civil et entre les deux."

empty