Zones Sensibles

  • En janvier 1610, grâce à un téléscope dernier cri qu'il a fait venir des Pays-Bas, Galileo Galilei scrute la lune et observe pour la première fois des détails jamais repérés par ses prédécesseurs. Lors de ces observations lunaires, Galilée observa que la ligne séparant les surfaces éclairées et ombragées de la Lune était régulière au niveau des régions les plus sombres, mais irrégulière au niveau des régions les plus claires. Il en déduisit que la surface lunaire devait être montagneuse, un résultat qui s'opposait frontalement à la cosmologie d'Aristote qui avait cours depuis plus d'un millénaire...
    Le 13 mars 1610, après deux mois d'observations et d'écriture (il fit imprimer chaque partie du livre au fur et à mesure de ses découvertes, avant-même d'avoir fini l'ouvrage en intégralité), Galilée fait paraître à Venise le Sidereus Nuncius, un ouvrage qui allait bousculer l'histoire des sciences, à rebours de l'aristotélisme, où le scientifique rend compte de ses observations de nombreuses étoiles invisibles jusqu'alors à l'oeil nu, et où sont reproduites pour la première fois des représentations très précises de la surface rugueuse de la lune, grâce à quatre gravures en eau-forte. Outre les 500 et quelque exemplaires imprimés du Sidereus Nuncius, les abondantes archives de Galilée (correspondance, notes, etc.) nous apprennent qu'il avait demandé à son imprimeur vénitien de lui livrer 30 exemplaires sans les gravures de la lune. Les historiens des sciences ont depuis lors émis l'hypothèse selon laquelle Galilée avait demandé à ce que les gravures soient retirées afin qu'il puisse y substituer ses propres dessins de la lune, fait à la main, dans l'idée d'offrir à ses mécènes ces exemplaires collector personnalisés...

  • Bien que le baratin fasse partie de la vie quotidienne et que les philosophes s'y soient intéressés, sa réception (critique ou naïve) n'a pas - à notre connaissance - fait l'objet d'un examen empirique. Nous nous attachons, pour notre part, au baratin pseudo-profond, à ce baratin constitué de déclarations de prime abord imposantes qui, données pour vraies et présumées sensées, ne détiennent en réalité aucun sens. Ainsi avons-nous présenté à des participants des énoncés fumeux, établis librement à partir de mots en vogue et agencés dans des déclarations qui, pour respecter la syntaxe, ne permettent pas de discerner un quelconque sens (ainsi de « la complétude apaise les phénomènes infinis »). Dans nombre de cas, la propension à juger le baratin de profond s'accompagnait de plusieurs variables conceptuellement pertinentes (comme le style cognitif intuitif ou la croyance surnaturelle). D'autres associations, moins évidentes, accompagnaient l'appréciation d'énoncés à la profondeur plus conventionnelle (« quelqu'un de mouillé ne craint pas la pluie ») voire banale (« les nouveaux nés requièrent une constante attention »). Ces résultats viennent appuyer l'idée que des personnes sont plus réceptives que d'autres à ce type de baratin, et que sa détection n'est pas tant affaire de scepticisme systématique que de discernement des approximations fallacieuses que renferment ces assertions autrement imposantes. Nos résultats suggèrent également que la tendance à accepter des déclarations comme vraies peut jouer un rôle déterminant dans la réception du baratin pseudo-profond.

  • Aux États-Unis, lors de la guerre froide (soit entre la fin de la Seconde guerre mondiale et le début des années 1980), le concept de « rationalité » attira l'attention des politiciens et des militaires qui demandèrent à divers chercheurs en sciences humaines (psychologie, sociologie, sciences politiques, économie, algorithmie, etc.) de reconfigurer la rationalité pour mieux en déployer les ressorts dans un univers politique et scientifique coupé en deux. Quand la raison faillit perdre l'esprit redonne vie à ces scientifiques de haut niveau - Herbert Simon, Oskar Morgenstern, Herman Kahn, Anatol Rapoport, Thomas Schelling et bien d'autres -, qui ont remodelé les manières de penser les rapports politiques et sociaux à l'aide d'outils intellectuels venus des mathématiques ou de la physique. Désormais, les transactions économiques, l'évolution biologique, les élections politiques, les stratégies militaires voire même les relations internationales sont envisagés comme des phénomènes où les prises de décisions relèvent de l'optimisation mathématique ou de la programmation algorithmique. Véritable livre collectif écrit par six chercheurs aux compétences diverses, Quand la raison faillit perdre l'esprit retrace l'histoire récente de la « mécanisation » / « mathématisation » de la rationalité humaine qui mena petit à petit au monde algorithmique que nous connaissons aujourd'hui.
    Les différents théoriciens, conseillers politiques et autres personnalités que l'on croise au fil des pages de ce livre s'engagèrent dans une campagne intellectuelle pour définir la rationalité et la manière de la déployer dans un monde confronté à une menace sans précédent. Cet ouvrage s'intéresse autant aux débats qui occupèrent ces figures que les doctrines qu'elles pronèrent : où tracer la frontière qui sépare la rationalité de l'irrationalité ? Entre la rationalité et la raison ? Qui était le représentant idéal de la rationalité : l'individu ou le groupe ? S'agissait-il d'agents non humains, tels que les animaux ou les ordinateurs ? L'empathie et l'émotion étaient-elles les amies ou les ennemies à la rationalité ?
    Pouvait-on fabriquer des situations pour influencer le degré de rationalité d'un être humain ? Quelles méthodologies employées en sciences humaines permettaient d'accéder à la rationalité ? Et surtout, comment garantir une prise de décision rationnelle face à des enjeux considérables, dans un climat de tension entravant toute réflexion sereine, à la limite d'une guerre nucléaire ? Basées sur la prudence, l'expérience, la délibération et la consultation, la raison pratique et l'habileté politique traditionnelles paraissaient inadaptées à un tel défi, et aussi anachroniques que des armes conventionnelles face à un arsenal nucléaire. Malgré le niveau d'abstraction et de technicité des débats sur les matrices des gains ou le traitement de données, les dilemmes de l'ère nucléaire demeuraient omniprésents, comme en attestent les exemples présentés dans cet ouvrage. Les discussions sur la rationalité de Guerre froide se différenciaient de débats similaires, passés ou à venir, par le sentiment d'urgence qui les animait : pour les participants, l'enjeu de ces questions n'était rien de moins que le sort de l'humanité.
    Si la rationalité de la Guerre froide a peut-être perdu sa cohérence, et pour certains sa crédibilité, ses composantes continuent de prospérer au sein d'une multitudes de disciplines. Mais quelque vingt-cinq ans plus tard, comme l'illustrent sa réduction obsessionnelle du champ d'investigation, ses hypothèses hautement improbables, sa vénération de la méthode aux dépens du contenu, et surtout ses ambitions démesurées, l'étrangeté de la rationalité de la Guerre froide est aujourd'hui manifeste. Une intelligence éclatante, aussi concentrée qu'intense, s'alliait à une extrême gravité vis-à-vis de la tâche à accomplir. Ces deux traits se étaient magnifiés par l'exaltation du travail d'équipe et l'urgence du défi à relever. L'objectif n'était rien de moins que de sauver le monde. Face à ces pressions exacerbées, les débats sur la rationalité de la Guerre froide prirent la forme de programmes, de visions du monde, voire même de croisades. Avec le recul, cette mégalomanie frise parfois le ridicule, et s'avère complètement disproportionnée par rapport à des attentes raisonnables. Et pourtant, ces échanges intenses cherchant à définir comment et pourquoi être rationnel in extremis demeurent l'un des épisodes les plus haletants de l'histoire des idées au 20e siècle.

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