Revue Europe

  • Issue d'une famille de la bourgeoisie londonienne, ayant grandi dans un milieu cultivé et aisé, Virginia Woolf n'en a pas moins inlassablement critiqué les habitudes et coutumes de sa classe. Renversant la tradition si pressante du silence des femmes, elle s'est emparée de son privilège pour défendre la cause commune et celle des femmes. Sa vie durant, elle a vécu de sa plume - de ses articles, de ses essais et de ses romans. Financièrement comme éditorialement, elle ne dépendait que d'elle-même, ce dont elle était très fière : « Je suis la seule femme en Angleterre à pouvoir écrire ce qui me plaît. Les autres doivent se conformer aux exigences des collections & des éditeurs », écrivait-elle dans son journal. Dans tous ses livres, Virginia Woolf tente de donner à ressentir, sinon voir, « la chose qui est là et qui existe en dehors de nous ». Et comme le note ici même Annie Ernaux : « Elle le fait en des structures admirables, poignantes, qui matérialisent le gouffre du temps, de cette chose qui existe hors de nous et dans laquelle l'existence humaine apparaît seulement comme une suite d'instants. » « Prendre des notes sur la vie », comme l'écrit Woolf dans son dernier journal, signifie écrire l'être-au-monde comme si chaque infime détail comptait et pouvait soudain, par un renversement de valeur, réaménager le monde. Mais écrire l'existence signifie aussi, parfois, déchirer le voile du silence et exposer les tabous, les blessures secrètes. Virginia Woolf invente une écriture-activiste, une phrase dont la plasticité lui permet d'exprimer l'éprouvé de l'existence et les flux de la conscience, de mettre en lumière le refoulé et l'impensé, mais surtout de dérégler les présupposés en tissant des liens nouveaux.

    Depuis une quarantaine d'années, Jean-Paul Goux déploie un univers romanesque dont l'originalité, la cohérence et l'émouvante beauté forcent l'attention. Si son écriture se situe dans une constellation où Julien Gracq et Claude Simon sont des étoiles proches, Jean-Paul Goux se distingue à la fois par la nature de sa prose lyrique, par la force philosophique et politique de sa méditation sur « l'acte d'habiter », ainsi que par sa réflexion sur la prose romanesque comme « fabrique du continu » contre la discontinuité de la vie.

  • Revue Europe N.1103 ; Jean Genet ; Cédric Demangeot Nouv.

    Irrécupérable, telle semble être l'oeuvre de Jean Genet. Non seulement au regard des polémiques qu'elle a suscitées et suscite encore, mais plus profondément par son refus de s'apaiser, de pactiser, d'oublier. « Je conserverai en moi-même l'idée de moi-même mendiant » écrivait Genet dans le Journal du voleur. Ni l'humiliation, ni la souffrance, ni l'exclusion n'ont à aucun moment été oubliées. L'ensemble de son oeuvre pourrait ainsi être lue comme un refus radical de toute amnistie. Pas d'oubli, et donc pas de mesure ou de compromis. Pas de résilience non plus. Refus aussi de se présenter comme victime puisque seul le choix de la révolte permet de toucher à cette beauté salvatrice, sans cesse recherchée dans les tableaux de Rembrandt ou les sculptures de Giacometti, dans les gestes de ses amants et des êtres en révolte : « J'aime ceux que j'aime, qui sont toujours beaux et quelquefois opprimés mais debout dans la révolte. » De manière encore plus radicale, son oeuvre demeure irrécupérable par cette douloureuse remise en question d'elle-même, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet a toujours écrit contre lui-même et n'a pas hésité à raturer, à détruire sa légende, quand il pensait que ses textes sonnaient faux. Sans le moindre accommodement avec les conventions sociales ou littéraires, son oeuvre est de celles qui ont changé le paysage théâtral et romanesque du 20e siècle.
    Depuis la publication de son premier livre en 1998, Cédric Demangeot, s'est peu à peu imposé comme l'une des voix poétiques les plus saisissantes de sa génération. Dans son oeuvre qui est le théâtre d'un affrontement très dur, très âpre avec le négatif, la poésie devient protestation de la vie contre tout ce qui l'entrave, la défigure et la nie. « La poésie - dit-il - doit saboter le réel et le rendre au vivant. » Alors que le numéro de mars d'Europe venait de partir à l'imprimerie, nous avons appris la mort de Cédric Demangeot, survenue le 28 janvier, à l'âge de 46 ans. Notre tristesse est grande. Son oeuvre demeure, « obstinément vivante ».

  • EUGÈNE SAVITZKAYA.
    Né en 1955 près de Liège, Eugène Savitzkaya est un auteur d'une forte singularité. Comme le rappelle dans ce numéro Yves Di Manno, le lecteur d'aujourd'hui peut difficilement se représenter l'étonnement, pour ne pas dire la stupeur qu'a pu susciter au milieu des années 1970 le surgissement - au sens quasi tellurique du terme - des premiers livres de cet écrivain : « C'était un univers entier qui émergeait au grand jour, un monde qui avait la cruauté, la fulgurance et l'innocence de l'imaginaire enfantin, transposé dans un langage à proprement dire envoûté d'où les images jaillissaient avec une netteté stupéfiante, un pouvoir de fascination sans précédent, et dont le flot paraissait intarissable. » Dans ses narrations comme dans ses poèmes, Eugène Savitzkaya emprunte des voies buissonnières où la parole semble s'incarner et prendre chair avec une allégresse qui va des plus subtils scintillements de joie aux explosions carnavalesques.
    Ses « romans » fourmillant d'invention et de vie renouent volontiers avec les enchantements du conte. Prêtant la même attention et pour ainsi dire la même dignité ontologique à l'être humain et à la touffe d'orties, au jardinage et à l'écriture, au parfum de la rose et à l'odeur du torchon de cuisine, à la panthère et au cloporte, Savitzkaya accueille toutes les créatures et l'entière réalité dans ses livres qui sont autant de lanternes magiques où se renouvelle sans fin la jouissance sensuelle du monde et des mots.

    PIERRE PEUCHMAURD.
    Pierre Peuchmaurd (1948-2009) est un poète bouleversant dans sa manière de se mettre à découvert, de se livrer aux effervescences, bénéfiques et maléfiques, qui opèrent en lui sur ce «rien de terre» que désignait André Breton, là où l'être entre à tout moment en contact avec le donné sensible. Où une surprise, une coïncidence, quelque enchantement se laisse attendre - mais n'est pas pour autant accordé.

  • Élève de Louis Althusser à l'École normale supérieure au début des années soixante, Jacques Rancière fut l'un des jeunes philosophes qui participèrent au séminaire qui donna lieu à Lire le Capital (1965).
    Sa trajectoire intellectuelle le conduisit bientôt à se démarquer de son ancien professeur. Il fut l'un des animateurs du collectif « Révoltes logiques » et commença à explorer divers aspects et figures de l'émancipation ouvrière et des courants utopistes au XIXe siècle, comme en témoignent des ouvrages tels que La Nuit des prolétaires (1981) ou Le Maître ignorant (1987). Ces superbes parcours dans les archives du monde ouvrier font notamment ressortir une postulation de l'égalité des intelligences et une perception de l'émancipation comme processus ouvrant la perspective d'un monde commun, celui de citoyens à part entière de l'humanité.
    Penseur de l'égalité et de la démocratie, Jacques Rancière n'a cessé d'ouvrir le champ de sa réflexion en se défiant des frontières disciplinaires.
    Dans l'un de ses livres les plus décisifs, Aisthesis (2011), il expose quelques séquences de la naissance et du déploiement du régime esthétique de l'art et met en lumière la corrélation entre l'Art comme sphère autonome de production et d'expérience et l'Histoire comme concept de la vie collective. La réflexion sur le « partage du sensible » et les rapports qui s'établissent entre politique et esthétique est certainement l'un des apports les plus neufs et les plus féconds de Jacques Rancière. À la croisée de l'histoire, de la philosophie, de la politique, de la littérature et des arts, son oeuvre incisive se distingue aussi par sa qualité d'écriture et vivifie notre pouvoir de penser et d'espérer.

    Andreï Platonov (1899-1951) est l'un des plus grands écrivains russes de la période soviétique. Ingénieur agronome chargé de la bonification des terres, c'est avec ténacité qu'il se consacra pendant des années à un travail intense au sein d'une nature aride, indifférente et destructrice.
    Les héros de ses romans et de ses nouvelles ressentent la misère et la souffrance comme une deuxième peau et aspirent à soustraire la réalité humaine à toute oppression extérieure pour l'ouvrir au jeu de ses possibilités authentiques.
    Platonov qui pendant sa vie fut constamment soumis aux vexations des bureaucrates des sphères politiques et littéraires, ressentait la révolution comme un formidable événement moral et spirituel, plus encore que politique et économique, et il fit de la révolution la structure interne de sa mythologie poétique. L'écriture puissante et singulière de Platonov se montre apte à refléter dans sa luxuriance sans emphase le moindre tressaillement de la vie humaine dans son essentialité et du monde dans son infinitude. La tension entre l'homme et le monde est scandée par le rythme du temps, le cycle de la vie et la métrique du destin. C'est ce que Platonov appelle âme et c'est à la dialectique inépuisable de cette âme qu'il a offert une nouvelle voix de poésie.

  • Issu d'une famille d'origine juive espagnole, Elias Canetti est né en 1905 à Roustchouk, ville de Bulgarie qui était alors un creuset de langues et de cultures. C'est à Vienne et à Zurich, où il passe l'essentiel de sa jeunesse, qu'il apprend l'allemand, cinquième langue de sa vie après le ladino, le bulgare, l'anglais et le français. C'est l'idiome décisif dans lequel le jeune écrivain choisit de bâtir son oeuvre.
    À 25 ans, il écrit Auto-da-fé, son unique roman qui passe quasiment inaperçu lors de sa publication en 1935 et sera considéré plus tard comme un chef-d'oeuvre de la littérature du XXe siècle. Livre abyssal, Auto-da-fé est une collection d'échantillons de la folie et de la mesquinerie du microcosme viennois qui se reflète dans la grande tragédie vers laquelle se dirige alors le monde.
    L'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne eut une incidence sur toute la suite de l'oeuvre de Canetti. Au moment de l'Anschluss, en 1938, l'écrivain prit le chemin de l'exil et s'installa à Londres.
    Dès les années trente et pendant plus de vingt ans, Canetti se consacra à la composition de Masse et puissance. Cette oeuvre inclassable, mélange titanesque d'anthropologie, de psychologie sociale, de philosophie et de sociologie vise à éclairer les rapports entre puissance et phénomènes de meutes ou de masses. Masse et puissance est à la fois une réflexion sur le pouvoir et son lien avec la mort et sur la capacité humaine de faire communauté.
    En vérité, la passion de Canetti pour la vie n'eut d'égale que son aversion pour la mort, qu'il considéra toujours comme le scandale absolu. Nombre de ses réflexions à ce propos figurent dans ses milliers de « Notes » dont il disait qu'elles étaient le fruit d'« un étrange mariage entre Pascal et Lichtenberg », ses deux grands maîtres dans le genre aphoristique.
    La célébrité internationale de Canetti arriva sur le tard, avec la publication des volumes de son autobiographie. Le prix Nobel de littérature lui fut décerné en 1981 pour son oeuvre marquée « par l'ampleur de sa vision, la richesse de ses idées et sa puissance artistique ».

    En proposant des approches diversifiées de cette grande figure de la culture européenne, ce numéro d'Europe permet aussi d'éclairer les rapports de Canetti avec d'autres « phares » de la pensée et de la création contemporaines, de Franz Kafka à Robert Musil, de Nietzsche à Freud, de Walter Benjamin à Theodor W. Adorno.

  • Un siècle après la naissance de son auteur, l'oeuvre de Mohammed Dib (1920-2003) ne cesse de nous surprendre et de nous émerveiller.
    Celui qui, pendant la guerre d'indépendance, se fit le chantre, dans sa trilogie romanesque constituée par La Grande Maison, L'Incendie et Le Métier à tisser, d'une Algérie profonde, miséreuse et souffrante, fut aussi de ceux qui donnèrent à la littérature algérienne cette dimension universelle qui la caractérisa très tôt. Romancier, nouvelliste, conteur, auteur dramatique, essayiste, poète avant tout et toujours, Dib aura composé, en plus d'un demisiècle d'écriture une oeuvre d'une étonnante diversité et d'une richesse rare.
    « OEuvre-constellation », comme il la décrivait lui-même, ouverte au monde entier - de son Tlemcen natal à la Californie et à l'Europe du Nord - et à l'humanité sous toutes ses formes, aussi bien dans ses aspirations les plus nobles que dans ses penchants les plus inquiétants.
    S'il s'agissait de trouver au sein d'une telle profusion un principe d'unité, il résiderait peut-être en ceci que Dib a inventé une langue qui n'appartient qu'à lui, une oeuvre d'art en soi. Mais ce grand artisan de la langue, cet artiste admirable est aussi un auteur qu'habite un questionnement éthique, et qui n'a cessé d'affirmer la responsabilité de l'écrivain.
    Qu'il écrive sur l'amour ou sur l'enfance, ou qu'il s'interroge sur les rapports entre tradition et modernité, c'est toujours avec le souci de poser les problèmes de manière à laisser le lecteur libre de se forger sa propre conviction. Les études, témoignages et textes inédits réunis dans le présent numéro tracent le portrait d'un écrivain dont l'élévation d'esprit n'a d'égale que l'inventivité verbale.

    Il est temps, sans doute, de lire ou de relire l'oeuvre de Jean Sénac (1926- 1973). Poète algérien « de graphie française », selon son expression, il aura fait une entrée fracassante en poésie, au milieu des années 1950, sous le double patronage d'Albert Camus et de René Char. Des nuits de son exil parisien à celles de sa « cave-vigie » de la rue Élisée-Reclus, à Alger, où il vécut et fut assassiné, Sénac aura traversé sa trop brève existence comme le veilleur d'Eschyle, les yeux fixés vers l'horizon, guettant une aurore qui tardait à poindre. C'est pourtant une poésie solaire que celle de Sénac, une poésie de « l'atelier immense du soleil », comme l'écrivait René Char. « Poète de lumière, Jean Sénac était en même temps un homme passionné de justice et d'une générosité sans limite », a pu dire Emmanuel Roblès. Cette lumière, cette passion, cette générosité, qui font la singularité de la poésie de Sénac, elles résonnent d'une manière singulière dans la France et l'Algérie d'aujourd'hui.

  • JOSEPH ROTH.
    Stéphane PESNEL : Le centre et la périphérie.
    Claudio MAGRIS : Je ne commence pas.
    Johann Georg LUGHOFER : Joseph Roth entre monarchie et république.
    Karl ZIEGER : En relisant La Marche de Radetzky.
    Christopher BRENNAN : Joseph Roth spectateur et analyste de la vie politique dans l'Allemagne de Weimar.
    Alexis TAUTOU : Joseph Roth et l'image.
    Jacques LAJARRIGE : « Nos ancêtres Goethe, Lessing, Herder » et quelques autres. Les références littéraires dans l'oeuvre de Joseph Roth.
    Aurélie LE NÉE : La poésie politique de Joseph Roth.
    Verena LENZEN : Le judaïsme est-européen dans Juifs en errance.
    Paola PAUMGARDHEN : Joseph Roth et la critique du sionisme.
    Laurent CASSAGNAU : « L'Europe se serait-elle arrêtée ici ? » Herta Luise OTT : Retour en Galicie - quelle Galicie ?
    Pierre MORHANGE : Au café.
    Stéphane PESNEL : Le Paris de Joseph Roth.
    Jacques LE RIDER : La politique en exil.
    Arturo LARCATI : Joseph Roth et Stefan Zweig.

    ADALBERT STIFTER.
    Saverio VERTONE : La véritable aventure.
    Riccardo MORELLO : Questions de style.
    Erika TUNNER : Les variations de l'humour.
    Jacques LE RIDER : La déconstruction antipolitique des récits nationaux.
    Michael DONHAUSER : À propos de Waldwand.
    Laurent CASSAGNAU : De Witiko à Waldwand.

  • Les récits des Mille et Une Nuits sont à jamais un paradis de rêve, depuis qu'Antoine Galland, au XVIIIe siècle, les a proposés comme des contes, des lectures de divertissement, et nous les a faits connaître par leur titre pour toujours. Les Nuits sont un trésor inépuisable où l'art de raconter est aussi celui de nous conduire sur les chemins de notre humanité. La civilisation islamique qui s'est exprimée en langue arabe a une très longue histoire. Les Mille et Une Nuits l'ont accompagnée pendant près de dix siècles. Il est maintenant presque certain que le noyau initial - le récit-cadre de Shéhérazade, d'origine persane avec des emprunts indiens - a été islamisé et traduit au VIIIe siècle en Iraq. Si le manuscrit le plus ancien date du XVe siècle, l'univers des Nuits n'a cessé de s'enrichir au fil du temps, de proliférer en un labyrinthe gigantesque. Toutes les classes sociales y sont représentées, des bédouins au calife, en passant par les savants, les poètes, les marchands, les pêcheurs, les bandits et les oisifs. Contes et histoires s'enchâssent et se démultiplient, tandis que se côtoient ou s'entrelacent les tonalités : aventures et voyages, féerie et tragédie, contes fantastiques, récits d'humour et de ruse, anecdotes, récits de sagesse et fables... Il n'est pas indifférent que le récit-cadre des Mille et Une Nuits fasse de l'art de raconter un don féminin et que la parole de Shéhérazade soit en elle-même un principe de vie, puisqu'elle a pour fin de suspendre la mort que le roi Shahriyâr, meurtri par l'adultère de sa conjointe, a promise nuit après nuit aux jeunes filles de son royaume. Le rituel nocturne du conte permet à Shéhérazade d'introduire une dynamique suspensive qui se manifeste dans l'ajournement de la suite de l'histoire, chaque fois que l'aube paraît, et dans l'emboîtement des récits. Au-delà de la teneur des contes, c'est ainsi le processus même de la narration qui fait sens et agit, puisqu'il doit permettre à Shahriyâr de passer d'une allégeance à l'assouvissement immédiat d'une pulsion mortifère à une forme de vie où prévaut la relance infinie du désir. Par leur composition même et leur extraordinaire richesse thématique et formelle, les Mille et Une Nuits se prêtent à de multiples types d'investigation et de lecture. Ce numéro d'Europe en témoigne exemplairement. On y découvrira de surcroît un conte inédit qui pousse plus loin que jamais le procédé du récit emboîté et présente l'intérêt de toucher au dénouement même des Nuits, après le recouvrement de la raison par Shahriyâr et la fin de ses hantises.

  • Il existe, de longue date, une légende noire à propos de Racine, souvent présenté par les commentateurs sous les traits d'un ambitieux à qui un talent hors du commun aurait ouvert la voie d'une ascension inespérée.
    Passant outre à la légende, cette livraison d'Europe offre l'intérêt de mettre en lumière l'aspect protéiforme du visage racinien, constamment tiraillé entre plusieurs identités qui coexistent :
    étudiant modèle et pamphlétiste redoutable, humaniste indéfectible et avocat en puissance, poète de salon et historiographe de terrain, dramaturge innovant et éditeur exigeant, fervent croyant et courtisan déférent... Les multiples facettes de Racine obligent à en restituer un visage complexe, parfois chaotique et mystérieux, échappant à toute étiquette définitive et contribuant ainsi à une richesse herméneutique inépuisable.
    /> Or, cette complexité et cette richesse ne sont pas uniquement le fruit d'un caractère et d'une personnalité particulière, elles dérivent, au moins en partie, d'une vie parsemée de rencontres, et surtout incarnée dans des lieux bien précis. Retrouver ces lieux, c'est retrouver et, dans une certaine mesure, expliquer les différents traits qui composent le visage racinien. Le présent numéro se veut donc un essai de « topographie racinienne », focalisé en particulier sur quatre lieux que Racine ne cesse de fréquenter, de quitter et de retrouver.
    Le cabinet de lecture d'abord, qui est certes l'endroit, à Port-Royal des Champs, où l'étudiant apprend le grec, le métier d'avocat et, malgré lui, celui de dramaturge, mais qui est aussi le lieu où le poète se réfugie tout au long de sa carrière afin d'étudier minutieusement ses sources avant d'écrire, où il peut librement dialoguer avec les Anciens, le soir venu.
    Il y a ensuite l'atelier, lieu du passage à l'acte de l'écolier devenu auteur de théâtre, mais également des premières tentatives poétiques inabouties, des brouillons de pièces esquissées, ou encore l'endroit où il ferraille à distance avec ses adversaires et planifie ses contre-attaques dans de furibondes préfaces.
    La topographie racinienne réserve bien évidemment une place à part à la scène du théâtre, lieu qui résume le passage de la page écrite à la page jouée, qui est donc l'occasion d'une confrontation avec d'autres interlocuteurs : les comédiens et comédiennes, mais aussi les rivaux.
    Quatrième et dernier lieu racinien, la Cour, au sein de laquelle Racine est à la fois spectateur et metteur en scène, dramaturge et historien, janséniste caché et courtisan obséquieux.
    L'enjeu de ces approches nouvelles est de permettre de mieux connaître l'homme et de mieux comprendre l'oeuvre d'un immense poète qui fut aussi, selon la formule d'Édouard Dujardin, un « suprême romancier d'âmes ».

  • Figure majeure de la littérature contemporaine, Roberto Bolaño (1953-2003) est aujourd'hui devenu une légende. Son oeuvre est traduite dans le monde entier et son rayonnement ne cesse de s'étendre. Né au Chili où il passa son enfance et une partie de sa jeunesse, Bolaño prit le chemin de l'exil au lendemain du coup d'État de 1973 et vécut d'abord au Mexique puis en Espagne.
    Tout en exerçant divers petits métiers pour survivre, groom ou veilleur de nuit dans un camping, il écrivait et lisait sans trêve.
    Poursuivant son chemin dans la pénombre pendant des années, il accéda soudain à une large reconnaissance avec Les Détectives sauvages . Paru en 1998, ce roman allait devenir un livre culte, tout comme 2666 , chef-d'oeuvre publié un an après sa mort et la dispersion de ses cendres dans la Méditerranée.
    Bolaño s'est toujours perçu comme un homme qui se consacrait entièrement à la poésie et le meilleur de son oeuvre résulte d'un transvasement des genres : partant du récit, il recrée les conditions qui permettent l'acte poétique. Dans ses nouvelles et ses romans où s'enchevêtrent génialement les intrigues, la figure narrative dominante est le poète lui-même : le chercheur hétérodoxe du réel, le détective sauvage.
    Bolaño a déclaré que tout ce qu'il avait écrit était dans une large mesure une lettre d'amour et d'adieu à sa génération. L'amour fidèle porté à une geste juvénile, le rêve de la poésie toujours recommencée se font roman de formation, récit d'heurs et de malheurs, désopilante désolation critique face aux inéluctables leurres qui guettent les avant-gardes littéraires et politiques, affirmation de la nécessité du combat artistique, inlassablement voué à la défaite face à l'horreur mais indispensable et vital.
    L'oeuvre de Roberto Bolaño serait-elle en fin de compte une immense et paradoxale élégie ? Repoussant les « passions tristes », elle dispense une énergie qui nous tient en éveil dans la profonde joie de lire.

  • Depuis l'Antiquité grecque et pendant longtemps, la poésie a été conçue pour être principalement chantée tandis que la musique a toujours comporté une dimension vocale.
    Dans l'art savant des troubadours qui fut au Moyen Âge le berceau de la lyrique moderne, ces deux expressions fondamentales de l'humanité que sont la poésie et la musique entretenaient encore des rapports étroits.
    La figure du troubadour associait en effet trois moments créatifs : l'écriture du poème, la composition de mélodies et la performance. Si l'on assista par la suite à une disjonction entre poésie et musique, elle ne se traduisit cependant jamais en termes de divorce absolu et définitif. À travers des réflexions plurielles, ce numéro d'Europe nous invite à explorer ce qu'il est advenu d'un lien millénaire :
    Perdure-t-il aujourd'hui, se renouvelle-t-il ? Par-delà les spécificités propres à la chanson comme aux pratiques poétiques, à quelles combinaisons ou interférences leurs rapports variables peuvent-ils donner lieu ?
    À plus d'un égard, c'est ce que la poésie « fait » à la chanson et ce que la chanson « fait » à la poésie qui sous-tend l'enquête. Il apparaît alors qu'interroger les liens entre ces deux arts, c'est aussi déplacer ce qui fait aujourd'hui écran à leur saisie, tant ils semblent relever d'une position culturelle contraire : l'invisibilité médiatique de l'une - la poésie -, la surexposition de l'autre - la chanson.

  • Philosophe et historien de l'art, Georges Didi-Huberman est l'auteur d'une quarantaine d'ouvrages qui se distinguent à la fois par l'ampleur de leur champ d'étude qui va de la Renaissance à l'art contemporain, par les nouvelles approches et perspectives qu'ils offrent en matière de théorie des images, ainsi que par une intensité stylistique qui répond au constant souci de trouver un passage entre le regard et les mots, entre l'expérience sensible et la pratique d'une écriture.
    La dimension anthropologique et épistémologique de sa recherche est indissociable d'une patiente attention portée à des motifs visuels singuliers. Tout en ayant conscience que les images sont souvent des leurres ou des illusions, Georges Didi-Huberman considère qu'elles ont la capacité de devenir un moyen aussi puissant que les mots pour manifester une pensée, exercer une critique, délivrer une part de vérité et agir sur la réalité. Dans le sillage d'Aby Warburg et de Walter Benjamin, qui sont pour lui deux références majeures, et avec d'autres « alliés substantiels » tels qu'Eisenstein ou Pasolini, Georges Didi-Huberman circule entre les époques, persuadé que les images n'appartiennent pas seulement au moment historique qui les a vu naître. L'une des grandes questions que son oeuvre invite à penser est celle d'une éthique du regard, articulée à une double interrogation qui touche au coeur de notre présent : « Comment faire le deuil des anciennes espérances ? Et comment faire de ce deuil le terreau même d'un élan inédit, d'une autre alternative ? »

  • Surprenant Lampedusa ! Le Guépard , bien sûr, tout le monde connaît, tout le monde admire le roman de l'écrivain sicilien, l'évocation seule du titre fait lever en chacun une myriade d'images aussi belles et désolantes que le spectacle d'un palais en ruine. S'égare-t-on dans son oeuvre, on y rencontre, il est vrai, tout le chatoiement, et l'obscurité aussi, soleil et ombre mêlés, d'un royaume évanoui, une salle de bal oubliée à Palerme, la sauvagerie de la côte syracusaine, l'ondulation des collines derrière Agrigente, le labyrinthe d'un château familial endormi au fond d'un désert. À lui seul le nom du Guépard contient la Sicile, l'histoire du passage de l'Italie à l'âge moderne, la survivance du passé dans le présent, la beauté poignante des souvenirs saccagés. Un roman fait pour parler aux chercheurs du temps perdu donc, aux archéologues de l'irrémédiable. S'il n'y avait que cela...
    Le Guépard fut publié en 1958. S'il est universellement connu, l'unique roman de Lampedusa souffre encore de se voir réduit souvent en France à quelques stéréotypes qui empêchent de le lire vraiment : le prince mélancolique, le désir conquérant, la Sicile éternelle, l'éphémère des réalisations humaines sous les étoiles. Une relecture s'impose donc pour donner à l'oeuvre toute la richesse qui est la sienne et proposer aux lecteurs toujours plus nombreux des éclairages nouveaux sur l'art romanesque de ce qu'Aragon a appelé, à sa parution, « un des grands romans de toujours ».
    Oui, il est temps de relire Lampedusa. Pour rendre justice, aussi, à un auteur qu'il ne faut pas craindre de placer aux côtés des grands Européens ses contemporains du siècle dernier.
    Pour découvrir toute l'étendue de son oeuvre, qui ne se limite pas au seul roman qui a fait sa légende, et pour entrer dans un laboratoire d'écriture finalement peu connu et à tout le moins sin gulier.

  • JEAN STAROBINSKI .
    Médecin psychiatre, musicien, homme de vaste culture et d'érudition impeccable, Jean Starobinski est, dans son indéniable singularité, une des figures majeures de la critique de notre temps. Une extrême rigueur et une extrême liberté caractérisent à la fois ce contemporain capital. Clarté et profondeur vont l'amble chez lui et le signalent, en notre 21e siècle, comme un homme des Lumières. Qu'il analyse les oeuvres de Rousseau ou de Diderot, la peinture de Tiepolo ou la musique de Mozart, les écrits de Montaigne ou de Benjamin Constant, mais tout aussi bien ceux de Jaccottet, de Bonnefoy ou de Celan, il privilégie une lecture qui, selon ses propres termes, « s'efforce simplement de déceler l'ordre ou le désordre interne des textes qu'elle interroge, les symboles et les idées selon lesquels la pensée de l'écrivain s'organise ». Tout en s'imposant à lui-même, et en attendant du lecteur d'avoir « la mémoire des contextes ». Il faut le suivre dans ses analyses subtiles, ses aperçus ingénieux, ses approches parfois paradoxales. Se laisser gagner par cette ampleur, par cette hauteur de vue qui le caractérisent. Accepter d'être surpris et charmé par cette oeuvre dont son ami Yves Bonnefoy avait jadis trouvé le mot juste pour la définir : l'allégresse.

    JEAN-PIERRE RICHARD.
    Dès 1954, avec la publication de son premier livre, Littérature et sensation, Jean-Pierre Richard imposait une approche tout à fait nouvelle et originale dans le champ de la critique littéraire. L'ouvrage fut d'emblée salué par Roland Barthes, qui voyait en lui « un livre heureux, c'est-à-dire brillant, juste, chaleureux et utile ». Et Georges Poulet, dans sa préface, pouvait écrire que dans la critique selon Richard « la conscience apparaît non à vide mais aux prises, appliquée à transformer en matière spirituelle un monde incarné ». Rehaussée par l'éclat d'un style d'une parfaite élégance, la critique se fait rapport sensible et sensuel à la littérature, aux textes, aux mots. Jean-Pierre Richard porte sur les ouvrages qu'il étudie un regard plein d'une empathie qui n'entrave jamais l'analyse, mais au contraire la suscite et la nourrit. Le critique se fait promeneur, herboriste ou explorateur. Il parcourt les oeuvres de Mallarmé ou de Jacques Dupin, de Proust ou de Pierre Michon, de Reverdy ou de Gérard Macé, tous sens aux aguets, attentif aux couleurs, aux odeurs, aux sonorités, à tout ce qui constitue leur atmosphère propre, traquant jusque dans le moindre détail ce qui les rend uniques et par conséquent précieuses.

  • Heiner Müller (1929-1995) compte parmi les auteurs dramatiques les plus importants de notre époque.
    L'art et surtout le théâtre étaient pour lui un « dialogue avec les morts », une pratique qui, au sens de Walter Benjamin, dévoile de façon salutaire la part de futur qui fut enterrée dans les défaites de l'histoire et que l'art, devenant ainsi archéologie, ne doit cesser d'exhumer des temps passés.
    Deux grandes expériences du XXe siècle, la chute de l'Allemagne dans les tréfonds de la barbarie et l'échec du renversement de la société capitaliste, dominent son oeuvre.
    Si Heiner Müller fut témoin de son siècle, il n'en demeure pas moins qu'il écrivit surtout en sa qualité de témoin du déchirement de l'idéal communiste - il se considérait en cela comme le frère de Pasolini. Portée par une langue neuve, incisive et laconique, volontiers emprunte d'humour sombre, son oeuvre puissante et provocatrice compte plus d'une trentaine de pièces, de nombreux poèmes, des essais et des entretiens. Également metteur en scène à partir de 1980, puis directeur du Berliner Ensemble, Heiner Müller n'aura eu de cesse de faire voler en éclats les consensus confortables et de nous pousser hors des sentiers battus de la pensée.
    Ce numéro d' Europe, riche d'une brassée de splendides inédits, réunit quelques-uns des meilleurs connaisseurs de son oeuvre, de part et d'autre du Rhin.

  • Sans doute est-il indispensable de revenir périodiquement à l'oeuvre de Gustave Flaubert. Car celui qui, selon le mot de Barthes, « a constitué définitivement la littérature en objet » marque une étape décisive dans l'histoire de notre modernité. oeuvre-monument, oeuvre-continent, dont bien des aspects, malgré les lectures de Blanchot et de Genette, de Sartre et de Bourdieu, malgré les riches travaux qui l'ont envisagée d'un point de vue narratologique, sémiologique ou poéticien, restent encore à explorer. Le présent numéro d' Europe propose des analyses sur les procédés et processus utilisés par Flaubert pour aboutir à ce style qu'il souhaitait « rythmé comme le vers, précis comme le langage des sciences ». Mais des aspects plus inattendus, plus surprenants sont aussi abordés. Il est au moins un point, en effet, sur lequel l'oeuvre est à l'image de son auteur, c'est son caractère complexe et contradictoire. Car le chantre de l'impersonnalité constitue une écriture de la sensation qui puise consciemment dans l'héritage de la littérature romantique ; l'ermite de Croisset, le solitairedu « gueuloir » est un voyageur ;
    L'épistolier qui vitupère l'époque à longueur de pages, et à qui on pourrait appliquer la formule qu'il employait après le décès de Théophile Gautier :
    « Il est mort du dégoût de la vie moderne », est aussi un homme en dialogue constant avec les oeuvres des artistes et penseurs de son temps, de Manet à Courbet, de Hegel à Ravaisson, de Maine de Biran à Tocqueville et aux positivistes ; le prophète de la littérature comme seul absolu, du refus de tout engagement, développe pourtant une politique et une éthique de la littérature ; l'homme qui croit ferme à la science élabore aussi, comme l'affirme ici Jacques Rancière, « quelque chose comme un poème de la faillite du savoir ». C'est ce Flaubert riche et complexe, homme de ruptures et d'admirations, l'écrivain sans doute le plus transparent et le plus secret à la fois du XIX e siècle, que ce numéro d' Europe souhaite faire redécouvrir.

  • On a aujourd'hui dans 1'oeil le visage que Perec s 'est fabriqué au fil des années soixante-dix, figure comme triangulaire, barbichette et chevelure assyrienne, buissonnant sur les hauteurs.
    Mais au-delà de cette image, ce qui, frappe, c'est un visage travaillé par l'intelligence, avec son regard clair souvent visité par 1 'humour. Le destin de Georges Perec (1936-1982).
    Fut pourtant précocement visité par la tragédie. Son père, engagé volontaire, est mort pour la défense de la France en juin 1940. Evacué en zone libre en 1941, l'enfant fut dès lors séparé de sa mère, déportée quelque temps plus tard et morte à Auschwitz.
    Si les premiers livres publiés de Perec lui valurent l 'estime de critiques perspicaces, c'est en 1978 qu'il connut un succès considérable avec La Vie mode d'emploi, bientôt traduit dans le monde entier. Saluant la parution de ce chef- d'oeuvre, halo Calvino estima que Perec avait "l'art de résumer toute une tradition narrative et d'englober, dans une somme encyclopédique, des savoirs qui donnent forme à une image du monde ; le sens du présent qui inclut aussi tout un passé accumulé et le vertige du vide." On peut, comme Calvino, considérer La Vie mode d'emploi comme le dernier événement véritable dans l'histoire du roman : un puzzle dans lequel le puzzle lui-même donne au livre le thème de l'intrigue et le modèle formel, et où le projet structurel et la poésie la plus haute coexistent avec un naturel prodigieux.
    Mais c'est l'oeuvre entière de Perec qui s'avère captivante dans chacune de ses phases et qui nous invite à une multiplicité de parcours, qu'il s 'agisse du Perec d'avant Les Choses et Un homme qui dort, de sa période dite "sociologique", des années oulipiennes, de sa prise en compte des événements de la vie quotidienne et de ce qu'il appelait l'infra-ordinaire, ou encore de la façon si singulière dont il aborde le thème autobiographique et renouvelle la narration de soi en inventant des architectures neuves, complexes, agrandissant le labyrinthe qu 'est toute vie.

  • Walt Whitman (1819-1892) est avec Emily Dickinson l'un des deux grands piliers de la poésie américaine du XIXe siècle. "Qu'il exerce ou non une influence déterminante sur la littérature de l'avenir n'empêchera pas qu'il soit l'un des plus symptomatiques témoignages du présent", déclarait en son temps Robert-Louis Stevenson. Poète de l'en-avant, Whitman le démocrate est indissociable de la rupture opérée par la jeune Amérique avec la monarchie anglaise. Son poème est une Déclaration d'Indépendance. Pour les Etats-Unis mais aussi pour la poésie en général. Non pas seulement parce qu'il est le fondateur du vers libre, mais aussi et surtout parce qu'il exposait une philosophie poétique propre, totalement neuve, dans l'évaluation du temps. C'est ici qu'avec Feuilles d'herbe Whitman se détache et se singularise de ses devanciers. C'est ici que se situe sa véritable révolution, dans le nouveau contrat passé par un poète avec le temps. Avec lui, la poésie s'inscrit à la fois dans le départ et dans la durée. C'est un coureur de fond qui lie entre eux les deux rythmes de la fulgurance et de la longue patience. Il y a un pari complètement fou dans ce défi que le rythme corporel soit suffisamment soutenu pour générer des ascensions rapides, des élans entrecoupés de retombées sur le bitume de Manhattan. On dirait d'un programme de mythologie active, course mélangée d'Hercule et d'Orphée sur une parcelle de terre - l'île de Manhattan - longtemps, fréquentée par des dieux indiens. Lisez le Chant de moi-même, dans sa plénitude, sa force de lévitation insurpassable : un athlète, entraîné à la marche, à la lecture, à l'observation des autres étire la riche pâte d'un espace contraint, aux dimensions d'un parquet cosmique, faisant se rejoindre et danser l'infime temps individuel avec les rythmes de la Création. Pionnier, Whitman ne l'est pas tellement pour l'Amérique des siècles à venir que pour l'humanité tout entière. Il aménage, il déménage, il déplace et il ameublit l'espace de notre nouvelle foi en l'aventure humaine. C'est pourquoi, le lisant, nous avons la sensation d'entrer dans un monde de totale nouveauté. Peu de poètes gardent à ce degré leur dynamisme d 'origine - et de développement - dans l'emprise sur le réel. Ce n 'est que lorsque les sociétés retombent sur elles-mêmes, qu'elles se rétractent à nouveau sur l'étroitesse de leurs haines ou leurs doutes, que la lecture de Whitman paraît devenir insupportable.

  • Dès qu'Hitler accéda au pouvoir, en mars 1933, Walter Benjamin quitta l'Allemagne pour un exil définitif. À Paris, à Ibiza, à Sanremo, à Svendborg où il fut à plusieurs reprises l'hôte de Brecht, il mena une vie errante et souvent précaire, jusqu'à cette nuit de septembre 1940 où, muni d'un visa pour les États-Unis, il fut arrêté par la police à la frontière espagnole et se donna la mort en absorbant une dose de morphine qu'il gardait en réserve pour la dernière extrémité.
    Si parmi les philosophes du XXe siècle Benjamin est désormais reconnu comme l'une des voix les plus influentes et décisives, son oeuvre « polyédrique et fragmentaire » excède les critères traditionnels de la philosophie.
    Elle privilégie la forme de l'essai, de l'aphorisme, concentre merveilleusement son génie dans les miniatures d'Enfance berlinoise ou déploie à l'infini les matériaux de construction du Livre des passages où le mouvement de la pensée se ramifie en méandres de lumière à travers le buissonnant paysage des citations.
    Dans cette oeuvre irriguée à la fois par la théorie critique matérialiste et par un messianisme issu de la tradition juive, on discerne un profond souci de penser le temps et l'histoire, de recueillir le futur oublié dans le passé, comme si la proustienne recherche du temps perdu devenait chez Benjamin une recherche du futur perdu pour en reporter l'énergie sur le présent lui-même et le révolutionner. C'est dans ce contexte que prend tout son sens et toute sa portée la « micrologie » de Walter Benjamin, c'est-à-dire cette attention extrême aux détails qui se révèlent être des champs de forces et une voie royale pour ouvrir dans le temps continu les brèches par lesquelles un rapport inopiné avec le passé peut surgir.
    « Le passé est marqué d'un indice secret, qui le renvoie à la rédemption », écrit ce philosophe qui se situe clairement du côté de la tradition et du combat des opprimés.
    Si les étoilements de pensée et d'écriture de Benjamin sont empreints de mélancolie, sentiment fondamental du sujet moderne, Adorno a remarqué à juste titre que « la résignation était radicalement bannie de sa topographie philosophique ».
    Spectateur engagé et acteur critique de son époque, penseur aussi stimulant qu'inclassable, écrivain à bien des égards solitaire et pudiquement fraternel, Walter Benjamin reste parmi nous ce passeur exceptionnel qui invite à « trouver la constellation du réveil ».

  • Né en 1913 à Bucarest, Ghérasim Luca parlait roumain, français, allemand et yiddish. En 1962, dix ans après son installation à Paris, il notait pour lui-même cette proposition paradoxale et forte: « Je suis l' Étranjuif ». Il attendit en effet la fin des années quatre-vingt pour abandonner son statut d'apatride, obligé qu'il était de déménager et donc de régulariser ses papiers d'identité. Son suicide, le 9 février 1994 dans la Seine, est venu comme rappeler non seulement qu'il se considérait comme définitivement « hors la loi », mais aussi qu'il avait toujours dansé sur la corde. Ses oeuvres pleines de sa vie et sa vie entièrement consacrée à ses oeuvres en témoignent toujours puisque sa danse continue à entraîner, à encourager et même à enflammer ici et ailleurs, à la fois douloureusement et de manière jubilatoire, en inventant multiplement « une littérature impossible de tous côtés ». Ghérasim Luca est bien un de nos grands intempestifs!
    Surréaliste roumain, fabriquant de « cubomanies » et de livres d'artistes méticuleusement réalisés, ami de Victor Brauner, de Wifredo Lam et de quelques autres peintres majeurs, poète sonore ou plutôt « récitaliste » faisant de la voix un prolongement du corps, Ghérasim Luca ne peut en réalité s'accorder avec une telle addition que d'aucuns compléteront forcément... sans jamais pouvoir en faire le tour.
    Car ses oeuvres et sa vie sont placées sous le signe d'un perpétuel débordement. Elles font un tourbillon dans le fleuve de notre devenir, tant du point de vue du poème que plus généralement des arts et du langage.
    Pour Gilles Deleuze, Luca était assurément de ceux qui inventent « des vibrations, des rotations, des tournoiements, des gravitations, des danses ou des sauts qui atteignent directement l'esprit ». Amour, humour, politique, éthique et poétique étaient indissociablement liés chez cet inventeur sauvage et subtil qui écrivait: « tout est irréalisable dans l'odieuse 1 société de classes, tout, y compris l'amour lia respiration, le rêve, le sourire 1 l'étreinte, tout, sauf la réalité 1 incandescente du devenir ».

  • La littérature est le principal vecteur par quoi les hommes prennent conscience de ce qu'est le monde. Elle est un moyen de connaître, et aussi de se connaître.
    Elle libère l'individu, l'aide à se construire, elle est « révélation et délivrance ».
    Pour Pierre Bergounioux, auteur d'une oeuvre singulière et forte, le choix d'écrire répond au besoin de « comprendre ce qui s'est passé ».
    Il s'est voulu le témoin de la fin de la société rurale traditionnelle, laquelle, lentement structurée depuis le néolithique, aura pris fin sous nos yeux, en une ou deux décennies à peine, au tournant des années 60.
    La génération promise aux aventures abstraites des existences urbaines, ce fut la sienne. Il aura dit la surprise, l'enthousiasme, bientôt la peine que ce fut.
    L'obstination à vouloir que « les lieux sans espoir » de l'enfance sortent du silence, que les sans voix ne demeurent pas dans l'oubli, la conviction que « toute vie, quelle qu'elle soit, est en principe susceptible de recevoir un sens approché, explicite, dans l'écrit », tels sont quelques-uns des traits essentiels qui donnent à l'oeuvre de Pierre Bergounioux son unité.
    Des plus minces événements de la vie quotidienne au souffle de la grande Histoire, des strates profondes du passé au « vent fugitif du présent », c'est fort d'une grande sensibilité alliée à une immense érudition que cet écrivain a su faire de sa prose splendide un confluent des temporalités.
    Dans le même numéro d' Europe, deux cahiers sont consacrés respectivement à Jean-Paul Michel, poète contemporain proche de Pierre Bergounioux dont il fut le condisciple au lycée de Brive, et à Raphaële George, figure bouleversante, écrivaine et peintre morte à 34 ans et dont les éditions Unes publient en mai le Journal inédit.

  • Né en 1922 à Tervuren, dans la périphérie de Bruxelles, Christian Dotremont fut un adolescent révolté qui publia à 18 ans son premier livre de poèmes. L'ouvrage fut imprimé peu de temps avant l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes. Séjournant à Paris sous l'Occupation, Dotremont participa aux activités du groupe surréaliste « La main à plume ».
    C'est à cette époque qu'il rencontra Éluard, Picasso et Magritte.
    Après une brève aventure « surréaliste-révolutionnaire », il fut en 1948 l'initiateur de CoBrA, groupe international d'art expérimental. L'effervescence créatrice, le goût de la spontanéité, l'intérêt pour les arts premiers, les arts populaires et l'art brut caractérisèrent ce mouvement qui prit fin en 1951.
    Cette année-là, au Danemark, Dotremont entama un long combat contre la tuberculose. Au même moment, il rencontra Bente Wittenburg. Devenue Gloria dans son oeuvre, elle prit place à jamais dans son « entreprise passionnelle de longue haleine ». Au cours de l'hiver 1956, Dotremont se rendit pour la première fois en Laponie, s'enfonçant jusqu'au coeur dans la neige. L'inspiration nordique illumina dès lors son oeuvre.
    Une valise à la main, il renouvela au fil des années ses lointaines expéditions septentrionales. « Après avoir été un des acteurs principaux de la réflexion d'avant-garde, puis le fondateur d'une peinture nouvelle », a pu dire son ami Yves Bonnefoy, « il devint dans ses années de voyage et de demi-solitude un des plus véridiques poètes qui aient alors écrit en français, ajoutant même à l'expression poétique une dimension graphique imprévue encore. » Le geste profond de Dotremont avait toujours visé à accéder au réel véritable en brisant les entraves des conventions et des stéréotypes. Son aventure poétique trouva au début des années soixante un nouvel élan fécond dans la pratique des logogrammes, dessins de mots et peintures de langage manifestant une unité d'inspiration verbale et graphique. En Laponie, ce n'est pas au pinceau, à l'encre noire sur papier blanc, mais dans la neige et la glace que Dotremont traça ses poèmes : « Il m'arrive d'avoir le sentiment, quand je trace un logogramme, d'être un Lapon en traîneau sur la page blanche, et de saluer la nature comme au passage, par la forme même de mon cri ou de mon chant ou des deux tout ensemble. » Dotremont disait aussi : « Il faut voler le feu sans perdre les braises ni les cendres, ni le froid pour lequel on l'allume, ni le froid vers lequel il disparaît ».
    C'est l'intensité bouleversante d'une oeuvre et d'une vie que l'on retrouve dans ce numéro d' Europe consacré à ce magnifique poète.

empty